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Episode pilote - 2e partie - Loin des cieux - 16
Marina, Astroport de Vancouver, planète Terre, Cargo léger Moonshine Runner, 23 mai 2356.

Mirella passa sur son visage une main sans énergie et s'attarda à frotter ses yeux alourdis par le manque de sommeil. Elle renversa sa tête contre les coussins d'un bleu fané de la salle de repos, laissant son regard se poser sur Jerem qui marchait de long en large – dans la mesure où la pièce, pas spécialement spacieuse, le permettait.

"Jerem, dit-elle plaintivement, il va vraiment falloir que je lui donne une réponse aujourd'hui."

Le travler s'arrêta et posa sur la jeune femme un regard grave :

"Tu es sûre qu'on ne peut pas trouver moins cher ?"

Les exigences de MacKenna Sparks lui était restées en travers de la gorge... Celles du runner  ne faisaient qu'accentuer sa contrariété. L'équipage du Moonshine Runner avait déjà passé l'essentiel de la soirée de la veille, plus une bonne partie de la nuit, à débattre cette même question. Elle répondit d'un ton las :

"Oui, il y a moins cher. Des escrocs, des types qui feront la moitié du travail ou qui nous balanceront à la sécurité de Marina... Fais ton choix ! "

Jerem poussa un soupir excédé et passa la main dans la mèche blanche sur sa tempe :

"Mais de là à demander 20.000 'us...

- Ce n'est pas si cher, tu sais ! protesta Mirella en prenant appui sur ses coudes pour se redresser. De plus, il accepte que le contrat se fasse sans passer par le décodeur. Je n'aurai pas besoin de le réactiver : l'un dans l'autre, on s'y retrouve !"

Son capitaine leva les deux mains en un geste de frustration :

"On s'y retrouve ! On s'y retrouve ! Vite dit. Nous n'aurons quasiment plus de réserves. La moindre avarie, le moindre creux dans les affaires... et nous risquons de faire le plongeon !"

Becka se détacha du mur contre lequel elle était restée appuyée, silencieuse, durant l'échange :

"Jerem... J'ai des économies, je peux très bien régler les frais de la fausse identité. Au pire, je peux me passer de salaire pendant quelques mois et...

- Non ! Coupa Jerem en pivotant brusquement vers elle. Il n'en est absolument pas question. Nous sommes tous ensemble dans cette galère !

- A cause... de moi ?"

La voix qui leur parvenait de l'entrée de la salle n'était guère plus qu'un murmure, mais les trois travlers se tournèrent comme un seul homme vers celui qui venait de s'exprimer. Depuis qu'il avait quitté l'infirmerie, Mika s'était vu attribuer une des deux cabines encore inoccupées sur le cargo prévu pour fonctionner avec six membres d'équipage, mais jusqu'à présent, il ne l'avait jamais quitté de son propre chef. Le grand jeune homme posait sur eux un regard préoccupé, légèrement confus. Mirella ne put s'empêcher d'éprouver de la compassion : même si elle ne pouvait qu'imaginer de façon lointaine le terrible choc que ce garçon avait dû subir en étant arraché à tout ce qui constituait son univers, sans y être préparé le moins du monde, elle savait combien on pouvait se trouver désorienté quand on devait fonctionner dans un monde étranger, avec des règles et des valeurs dont on ne soupçonnait pas même l'existence.

Jerem le fixa d'un air navré, sans savoir quoi répondre, mais Becka, toujours compatissante, se dirigea vers le jeune garçon et leva les yeux vers lui :

"Mika, nous ne te cacherons pas que ta présence à bord du Moonshine Runner entraîne pour nous une adaptation nécessaire. En particulier, un certain nombre de sacrifices matériels. Tu n'ignores pas que tout se paye en ce monde ?"

Le garçon la regarda sans mot dire, puis murmura enfin :

"Oui. Les objets et les services se voient attribuer une valeur de référence dans l'unité monétaire de l'Intermonde."

Mirella se demanda, non sans cynisme, à combien le jeune genhum avait été évalué par ses créateurs. Becka hocha la tête avec un sourire :

"Voilà ! Tu te souviens de ce que je t'avais dit ? Que puisque nous t'avions trouvé, nous étions devenus responsables de toi ?"

Mika hocha le tête, avec un léger temps de retard.

"Eh bien, poursuivit Becka, pour que tu puisses rester avec nous, il faut que tu possèdes une identité. Et établir une identité coûte de l'argent - je veux dire, une somme précise en IUM - si tu ne l'as pas reçue à ta naissance.

- Je comprends", répondit-il après un bref silence.

Mirella esquissa un petit sourire ironique. Becka avait le don de présenter les choses avec une simplicité enfantine, en occultant tout ce qui pouvait susciter des questions délicates. Mirella se demanda cependant si le garçon était vraiment dupe ou s'il ne souhaitais pas creuser plus le sujet, ce qui était logique de la part de quelqu'un qu'on avait employé comme sujet test pour des projets vraisemblablement "top secret". Il n'avait sans doute aucune idée de l'illégalité de son existence.

Le grand jeune homme blond fronça les sourcils et reprit :

"Une identité... Seul les êtres humains en ont une..."

La jeune travler sentit sa gorge se serrer : elle ne s'estimait pas particulièrement concernée par la cause des genhum – elle avait vu bien trop de choses dans les bas-fonds des spatioports pour se lamenter à la moindre injustice. Mais dépouiller un être humain de tout ce qui faisait de lui une personne... C'était tout simplement écoeurant.

Becka posa ses deux mains sur les épaules de Mika. Mirella s'en étonna : la mécanicienne leur avait donné pour consigne de ne surtout pas toucher le jeune homme sans bonne raison. Pourquoi outrepassait-elle ses propres règles ? Le garçon tressaillit légèrement, mais accepta son contact.

"Écoute, Mika, fit-elle d'un ton ferme, si tu veux pouvoir passer inaperçu dans ce monde, il faut que tu parviennes à t'intégrer parmi les humains. Et pour cela, tu dois apprendre à te considérer comme tel."

Les yeux bleus du jeune homme s'élargirent d'incompréhension.

"Extérieurement, tu ne diffères en rien d'un être humain classique, Mika. Nous allons devoir jouer sur ce point. Non seulement pour ta propre sécurité, mais pour la nôtre également."

Lentement, la mécanicienne laissa retomber ses mains et recula légèrement. Mika les regarda en silence, l'un après l'autre, notant leur consensus silencieux, puis hocha la tête :

"J'apprendrai..."

A son ton hésitant, Mirella se dit que ce ne serait pas chose simple.

Tandis que le garçon retournait vers sa cabine, elle s'étira longuement, essayant de décrisper ses muscles tendus, puis se leva :

"Bien, je suppose que je peux donner à Pryce une réponse positive ?"

Becka se contenta de sourire avec lassitude ; Jerem leva les mains en signe de frustration muette. Mirella prit cela pour un "oui".
 
♦ ♦ ♦

Marina, Astroport de Vancouver – Blue Cosmos, planète Terre, 23 mai 2356.
 
Dundar Corrodin agita légèrement son verre et regarda les gouttelettes phosphorescentes danser la sarabande dans la lueur bleue.

"Alors comme ça, ton commanditaire veut s'acheter des petits soldats ? Ça devient une mode par les temps qui courent."

Garry sourit paresseusement :

"Les rues ne sont pas très sures en ce moment."

Quelques gouttes atterrirent sur la table. Corrodin toucha l'une d'elle du bout du doigt, qu'il promena sur la surface lisse, laissant une traînée brillante en forme de vague. Observant le crâne chauve de son vis à vis, Garry ne put s'empêcher de se demander pourquoi il n'avait pas pratiqué une revitalisation de ses cellules pileuses : l'effet de calvitie partielle n'avait rien de très flatteur. Pas plus que la chemise de synthésoie d'un rouge hurlant avec ce bizarre col montant fermé par un clip doré et ce pantalon de synthécuir moulant. Le jeune runner avait appris qu'il n'était pas toujours bon de juger sur les apparences, mais les traits massifs imprégnés de suffisance parlaient d’eux-mêmes. Le marchand de chair humaine plissa ses lèvres pleines en une moue dubitative :

"Le problème, c'est que je n'ai plus grand chose en stock..."

Garry poussa un long soupir :

"Allons, Corrodin, si c'est une question de prix, vous savez que ça peut toujours s'arranger."

L'homme levant les deux main en signe d'impuissance :

"Qu'est-ce que tu crois, petit ? Il y a l'offre, il y a la demande ! Quand il n’y a pas d'offre, c’est difficile de répondre à la demande !"

Garry se renversa en arrière et inclina la tête légèrement de côté, offrant à son interlocuteur un sourire carnassier :

"Je suis sûr que vous pouvez mieux faire. Qu'est ce qui me dit que vous ne gardez pas vos marchandises pour un autre client ? Ou que nous ne manœuvrez pas pour faire monter les prix ?"

Le visage épais se chiffonna. Le doigt qui avait maculé la table glissa sur le rebord du verre.

"Il faut me croire... Les derniers sujets de mes fournisseurs ne sont pas encore prêts, ils ne peuvent pas être "forcés" non plus. Ce serait un coup à perdre une fournée entière à cause d'une vieillissement incontrôlable !"

Garry esquissa un sourire ironique, qui masquait efficacement le dégoût profond qu’il ne pouvait s’empêcher d’éprouver aux paroles du margoulin.

"Bien sûr... Ils ont leurs problèmes. La culture des hélices, c'est une opération qui n'est rentable qu'à long terme, n'est-ce pas ? "

Corrodin hocha vigoureusement la tête :

"Je suis depuis plus de vingt ans dans le métier, je peux en parler... Le temps de croissance n’est pas le seul problème. Il faut aussi trouver des gentechs compétents qui n'ont pas peur de salir les mains. Le problème, c'est qu'ils sont gourmands. Une fois les salaires partis, les éleveurs n’ont plus grand chose pour investir dans de nouveaux matériaux. Du coup, mon catalogue s'appauvrit et je dois monter mes prix. Si je pouvais leur fournir quelques hélices fraîches et originales...

- Vous êtes vraiment à plaindre, Corrodin, lança Garry d'un ton sarcastique. Mais vous savez comment ça marche : les hélices, c'est de la matière dangereuse. Je ne bosse pas avec des gens qui ne m'ont donné aucune assurance. Et pour l'instant, je représente les intérêts de mon commanditaire, pas les miens. Je ne veux pas tout mélanger..."

Il reporta son regard sur son propre verre, empli d’un liquide laiteux, légèrement miroitant, au pourcentage d’alcool quasiment nul ; il constata qu’il ne se sentait pas enclin à avaler quoi que ce soit.

"Du moins, pas pour l'instant, poursuivit-il en relevant les yeux. Compte tenu du fait que vous êtes le seul dans la course, Corrodin, ce serait bien que vous soyez un peu coopératif. Tout ce qui peut s'acheter peut se vendre. Peut-être que votre client providentiel n'est pas complètement satisfait de son achat et ne serait pas opposé à une plus-value..."

L'homme pâlit visiblement, un phénomène bizarre sur ses traits pâteux.

"Écoute, Pryce, fit-il avec une cordialité forcée, je ne suis pas un intermédiaire, moi. Je suis un négociant. Je fais des affaires."

Garry s’efforça de demeurer impassible : Corrodin travaillait dans le secteur le plus glauque qu'on puisse trouver y compris dans les activités underground ; logiquement, il ne devait pas avoir peur de grand monde. Cette crainte soudaine et manifeste n’avait rien d’ordinaire.

"Donc, fit-il d'un ton froid, les yeux mi-clos, vous opposez un refus pur et simple à mon client ?"

Corrodin hésita, ouvrit la bouche, la referma, pour déclarer au final, en secouant la tête :

"Tu es sacrément obstiné, Pryce. Et sacrément gonflé aussi. Si tu n'étais pas aussi doué, tu serais déjà au fond de la baie..."

Il éclusa ce qui restait de son verre, avant de se pencher vers le jeune homme :

"Je sais ce qu'on dit de toi. Que tu es aussi glissant qu'une anguille... Mais aussi, qu'aucun genrunner ne comprend les hélices et leurs capacités aussi bien que toi. Tu te fais vieux pour le métier..."

Il se rapprocha encore, en susurrant :

"Je pourrais facilement te faire intégrer un labo chez un éleveur. Tu n'es pas bête... Tu pourrais apprendre vite... Tu pourrais devenir un gentech de premier ordre."

Garry se recula avec une légère grimace. Corridin ne lui inspirait que de la répugnance, mais pourtant, ses paroles prenaient un tour presque séduisant dans leurs perspectives. Le jeune runner avait toujours éprouvé un intérêt profond pour la technologie génétique et n'hésitait jamais à approfondir la question durant son temps libre. Mais ce type d'apprentissage ne figurait pas dans son agenda.

"Non, merci ! Déclara-t-il d'un ton définitif. N'essayez pas de noyer le poisson, Corrodin."

Le margoulin tripota en silence son verre vide : Garry voyait venir le moment où il demanderait un temps de réflexion. Il devait le garder sur le gril, coûte que coûte. Il retroussa légèrement les lèvres en une grimace qui n'était pas exactement un sourire et découvrait largement ses canines plaquées de métal.

"Si les temps sont durs, à vous d'agir en conséquences, vous avez tout à y gagner..."

L'homme plissa les lèvres, les yeux noyés dans le fond du verre. Garry profita de la pause pour reporter son attention sur les occupants de la salle. A part le gérant assis derrière son bureau de contrôle, le Blue Cosmos était quasiment désert. Deux travlers ordinaires traînaient leur ennui au bar – ils ne lui semblaient familier ni l’un ni l’autre. En revanche, son oeil fut immédiatement attiré par la mince silhouette qui venait de pénétrer dans l'établissement. La combinaison bleu sombre transformait considérablement son allure, même avec les cheveux violets presque phosphorescents dans les néons bleus et l'arabesque qui grimpait le long de sa joue. A son habit comme à son allure, il ne doutait plus que ses jours de runner étaient derrière elle. Elle y avait survécu, remarquablement bien semblait-il : il y avait dans son allure quelque chose de détendu, de juvénile que même les risques que sa démarche lui faisait encourir ne semblait pouvoir atteindre. Garry tenta de réprimer un sourire, mais ne put empêcher l'ombre de ce sourire de déformer brièvement ses lèvres.

Mais aussitôt, la mine du jeune homme redevint sombre. La fille – Mirella quelque chose – ne devait pas l'approcher. Surtout pas maintenant. Heureusement, son passé lui avait appris à se montrer attentive : elle lança un regard hésitant dans sa direction et quand elle le vit reporter ostensiblement son attention sur Corrodin, elle n'avança pas plus loin. Elle s'assit à l'une des tables et laissa errer ses doigts sur la surface lisse, appelant la carte du Blue Cosmos qu'elle contempla sans sembler vraiment la voir.

Distrait par le bruit de ses bottes sur le plancher laqué où pulsaient des nébuleuses de lueurs tamisées, Corrodin se retourna vers la nouvelle venue. Le margoulin ne pouvait manquer de trouver de l'intérêt à la gracieuse silhouette, aux traits fins et aux immenses yeux sombres, même s'ils étaient dus au plus pur des hasards génétiques – ou peut-être pour cela. Et cela déplaisait à Garry. Une fille qui avait réussi à se sortir de l'impasse des runs méritait d'échapper à ce style d'attention. S'il demeurait assez longtemps engagé dans cet entretien avec Corrodin, elle finirait par s'impatienter et comprendrait qu'il valait mieux revenir plus tard.

Il pianota brusquement sur la surface de la table ; le cliquetis de ses griffes de métal sur le verre acrylique ramena le trafiquant à des réalités plus immédiates. Le jeune runner se pencha en avant et plongea ses prunelles miroitantes droit dans celles, d'un brun délavé, de Corrodin :

"Mon commanditaire est près à se montrer généreux, siffla-t-il entre ses dents. Mais il n'aime pas attendre. Vous n'êtes pas seul sur le marché. A vous de voir si vous voulez entrer dans la liste de ses fournisseurs attitrés ou dans celle des tocards avec qui ne valent même pas la peine d’être approchés. Il n’hésite jamais à transmettre ses listes à ses relations… et il en a beaucoup."

Corrodin ferma les yeux, prit une longue inspiration. Le verre vide tremblait légèrement dans sa main. Il baissa le nez et secoua la tête, fuyant le regard du jeune runner. Enfin, quelque paroles, rauques et tendues, franchirent ses lèvres :

"Écoute, Pryce. Ce client a exigé la discrétion et lui aussi a des relations. Tu ne peux savoir à quel point..." 

Garry se redressa légèrement, les sourcils froncés. Un tel niveau de confidentialité, dans ces milieux interlopes où tout se savait tôt ou tard, ne pouvait signifier qu'une chose. Il n'aimait pas ça. Pas du tout...

Un nouveau bruit de pas du côté de la porte attira son attention. Un petit groupe d'hommes venait de pénétrer dans le Blue Cosmos comme s'il possédait la place. Des types grands, bien bâtis, l'air dangereux.

Vêtus d'uniformes.

Des uniformes qui, dans la lueur bleue, paraissaient d'un noir profond.

Corrodin mit plus de temps à s'apercevoir que quelque chose n'allait pas : il ne se retourna à son tour que lorsque John Lajoy, la gérant du bar, quitta son poste de contrôle pour aller au devant des hommes et leur demander ce qu'il pouvait faire pour eux. Lajoy n'était pas un grand admirateur de la loi, mais il comprenait qu'à certain moment, mieux valait garder profil bas. Particulièrement quand les gorilles du spatioport cédaient le pas aux blackies. Et les blackies n'aimaient pas qu'on se paye leur tête.

Garry ferma brièvement les yeux.

Ce n'était pas le moment...

Il plongea la main dans une de ses multiples poches et en tira discrètement son décodeur sous le couvert de la table. Il appuya discrètement sur le bouton d'autodestruction, en se félicitant d'avoir opéré une sauvegarde le matin même, avant de le lâcher sur le sol. Aussitôt, le processus de microfusion grilla les systèmes internes du petit appareil et commanda la dégradation des matériaux externes, qu’il dispersa sous la semelle d’une lourde botte ferrée.

Lajoy plaidait sa cause avec des accents nerveux mais Garry n'entendait pas une seule de ses paroles. Un des gorilles en noir, un grand afro-occidental aux cheveux ras, s'approchait déjà de leur table, la main sur la crosse de son arme.

"Vous deux, levez-vous. Lentement. Je veux voir vos mains visibles."

Pendant quelques secondes, Corrodin parut comme paralysé, avant de retrouver assez de maîtrise pour obtempérer lentement. Pas plus de Garry, il n'osa parlementer ni défendre de son bon droit. Les spatioports étaient gérés par des consortiums sous contrat avec l'ICG et entraient donc dans le champ de responsabilité des forces de l'ISO qui pouvaient y intervenir comme bon leur semblait. D'un autre côté, leur taux de bavure était quasiment nul. Si on ne jouait pas au cowboy, on était sûr de s'en sortir entier.

Mais pas forcément libre.

En se mettant lentement sur ses pieds, Garry put voir d'autres représentants de l'ordre près de la porte : de gigantesques silhouettes en armure, armées de fusils tout aussi gigantesques. Des membres des troupes d'assaut... Une bonne partie d'entre eux était constituée de genhum légaux émancipés et généreusement employés par le gouvernement qui avait participé à leur création. Une autre partie d'humains aux capacités supérieures, qui ne craignaient pas les améliorations médico-technologiques.

L'affaire était sérieuse. Autant qu'il était concerné, Garry se trouvait là par hasard, mais il ne pouvait exclure la possibilité d'une trahison dans le milieu d'un de ses commanditaires. Mais si Corrodin avait vraiment plongé son nez épais dans des affaires touchant les milieux du pouvoir, un jeune runner pris en train de négocier avec lui risquait des ennuis. De gros ennuis.

Plus éloigné dans son champ de vision, le reste des blackies s'occupait des autres occupants du bar. Les deux travlers avaient brièvement protesté mais une main ferme sur leur épaule avait vite calmé toute récrimination. Lajoy tirait une tête de six pieds de long tandis qu'il stoppait les systèmes de commande et de service du Blue Cosmos.

Il n'y avait aucune raison pour que la jeune femme échappe aux attentions des blackies. Et tel n'avait pas été le cas. Garry espérait qu'elle avait eu la sagesse de ne pas se munir de son décrypteur, même non réactivé – aucune personne honnête et dotée d’une conscience intacte ne transportait ce genre de chose sur elle. Quand un grand blackie blond l'invita à le suivre sans faire d'histoire, d'un ton aimable mais autoritaire, elle serra les dents et obtempéra. Son teint mat avait pris une teinte grisâtre et son corps mince tremblait presque de tension.

Le jeune homme ne put s'empêcher d'avoir pitié d'elle. Pour une runner qui menait à présent une vie honnête – ou globalement honnête, car la plupart des travlers se livraient à de petits trafics sans gravité – cette arrestation, même pour un simple contrôle, devait représenter une considérable humiliation. Sans compter la réaction de son employeur... Si seulement elle avait pris la décision de faire demi-tour au lieu d'attendre que Garry soit abordable !

Une poussée un peu rude au milieu du dos arracha Garry à ses pensées :

"Je vous ai dit d'avancer, fit l’afro-européen d'un ton cassant. Ne m'obligez pas à utiliser la force."

Le runner jura silencieusement et se dirigea vers la sortie en essayant de ne pas regarder la rangée de gorilles en armure qui guettaient ses moindres gestes.

(A suivre...)

Creative Commons License

Date de création : 31/05/2010 @ 15:49
Dernière modification : 31/05/2010 @ 15:49
Catégorie : Episode pilote - 2e partie
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