Série
Univers
Exprimez-vous !
Venez nous rejoindre sur le FORUM PARADIS XXIV Vous voulez aider à faire connaître Paradis XXIV ? Page Facebook Visites
Sondage
Vous aimez ce site...
|
Nouvelles et textes courts - Emancipation
Je n'ai pas vu le temps passer. J'avais juste vaguement conscience du jour qui baissait au dehors, de la lumière du bureau qui s'ajustait pour compenser la perte de luminosité... A quoi avais-je la tête ?
Syndrome du premier jour. La crainte de partir avant les autres et de se faire traiter de tire-au-flanc. Et soudain, derrière les grandes verrières, le jour n’est plus qu’une vague lueur dans un ciel délavé et le sol est déjà envahi par les ombres. Il ne reste des autres bâtiments de la zone administrative que de vagues ombres géométriques, piquées de lumières dépareillées. Ma position n'est pas des plus faciles. Second lieutenant ("bébé lieutenant", comme dirait notre comptech), coincé entre des supérieurs exigeants et des sous-officiers qui en savent plus long que moi sur le métier... et sur (presque) tous les sujets de la vie. Alors ce soir, je me sens saisi par ce sentiment de transition et d’incertitude. Quelle est la vieille expression, déjà ? "Entre chien et loup"… Je me demande ce que fais ici, maintenant, dans cet uniforme noir flambant neuf, dont la matière raide ne fait aucun d’effort pour s'adapter à mon corps. Il doit y avoir erreur sur la personne. Je me trouve à une bonne demie-heure de mes nouveaux quartiers et j'ai la flemme de rentrer. D'un autre côté, je ne suis pas censé passer la nuit au QG des Soffies. Je dois rentrer chez moi. Sauf que ce n'est pas vraiment chez moi. D'ailleurs... je n'ai jamais vraiment eu de chez moi. Je me penche pour éteindre ma station : je n'apprendrai rien de plus ce soir. Mes yeux me refusent tout service au delà du minimum syndical. Il est temps que je bouge. "Je me demandais quand tu te déciderais..." Une voix profonde, passablement amusée. Bon sang, ce type sait être silencieux ! Pour quelqu'un d'aussi grand, il est sacrément discret. Je ne pensais pas que quelqu'un d'autre que moi avait des soirées assez vides pour lambiner au QG. Mais dans le fond, c'est logique. Il n'a sans doute personne qui l'attend au dehors. Pas plus que moi. Je m'approche avec hésitation. Techniquement, son grade est inférieur au mien, mais je connais assez les hiérarchies implicites pour savoir qu'elles ne sont pas basées sur les hiérarchies théorique. Donc, profil bas... "Et toi, Rag ? Tu restes tout le temps aussi tard ? " Le diminutif sonne bizarrement dans ma bouche. J'ai cru comprendre que c'était un peu une tradition ici : pas de "capitaine", de "lieutenant" ou de "sergent"... Mais Lock, Cid, Rag... D'un autre côté, pouvoir prévenir quelqu'un sans faire tout un discours, ça peut sauver une vie. Il se contente de sourire : "La bibliothèque de l'ISO est plus fournie que le réseau multidoc, même avec abonnement spécifique. C'est l'occasion de lire au calme." Ce n'est que maintenant que je sens les effluves qui se dégagent du mug de tesseko qu'il tient entre ses mains. Comme la majorité de la population, je suis plutôt accro au café. Le tesseko, c'est relativement récent sur Terre : la fève a été découverte sur Gaïa il y a moins d'un siècle. C'est un peu trop fade à mon goût et les alcaloïdes qu'il contient sont vite évacués par mon organisme. Mais on dit que les gencon ont des sens plus développés et un métabolisme plus sensible, alors je peux comprendre ses préférences. "Lire quoi ?" A son coup d'œil ironique, je déduis que je n'ai pas su cacher mon étonnement. "Des ouvrages de politique, d'histoire... De la philosophie, parfois. - Oh..." Pour appuyer ma merveilleuse réplique, je hoche la tête avec compréhension, approbation, enfin, n'importe quoi pour masquer mon désarroi. La plupart des gens pensent que les Archanges sont ignares dans tout ce qui n'est pas de leur domaine de fonction. Pas Rag, apparemment. Il faut dire qu'il est le premier gencon que j'approche d'aussi près. Bon, je vais faire un effort pour montrer plus d'intelligence qu'un ragobat des neiges en période d'hibernation. "Il y a aussi des ouvrages scientifiques ?" Il hausse un sourcil : "Du style biologie, médecine, génétique... ?" Je reste sans voix, les bras ballants. A croire qu'il me connaît mieux que moi-même. "Je pense que tu devrais trouver ton bonheur." Du menton, il me désigne le siège à côté du sien : "Ne reste pas debout. Surtout si tu souhaites engager la conversation." Ses yeux d'une bizarre couleur jaune d'or brillent d'un éclat suspect. Au moins, j'aurais amusé quelqu'un ce soir. Ma journée n'est pas perdue. En silence, j'obtempère. Après tout, c'est le moment d'apprendre à connaître mieux un coéquipier. Quelqu'un à qui je pourrais un beau jour devoir la vie. Ou réciproquement, mais sans doute pas avant longtemps. Je me lance : "Tu as toujours aimé lire ?" Il tourne vers moi ce même sourire, un peu mais sans excès. Juste assez chaleureux pour que je ne batte pas en retraite. Mesuré en toutes choses. "Depuis que l'on m'a appris. Plus tôt que pour les O'n'S, je suppose. Nous étions hyper-stimulés durant nos première années." Il se détourne légèrement, lève le mug à ses lèvres. Son expression se fait un peu plus lointaine. En l'observant à courte portée, je réalise qu'il n'est pas si vieux que cela. Vingt-cinq, vingt-six ans peut-être ? Juste assez âgé pour se souvenir du temps avant l'émancipation des humains génétiquement modifié. "C'est à cause de moi que le centre de développement a contracté son premier abonnement multidoc." Je ne peux m'empêcher de sourire, en pensant à la tête qu'on dû faire les scientifiques, les militaires – quels que soient les gens qui formaient les Archanges – quand un Rag modèle réduit leur a demandé plus de lecture. "Et ils en pensaient quoi ?" Rag draine le fond de son mug, le pose sur le bord du pupitre avant de répondre avec amusement : "Ils ont dit que cela devait venir du besoin de l'enquêteur à saisir tous les paramètres. Que cette tendance était à encourager et à documenter. Cependant, ils ne parvenaient pas vraiment à saisir pourquoi je préférais un texte à un reportage audio ou vidéo." Je hoche la tête : je suis heureux pour lui et aussi un peu attristé – mais pour moi. Là où j'ai grandi, il n'y avait pas grand monde pour se préoccuper de mes passions. Ce n'était peut-être pas si scandaleux, la vie de gencon. Je me penche un peu, les coudes sur les genoux, le regardant de côté : "Rag... - Oui ? - Comment était-ce... au centre ?" Ma question semble le surprendre un peu... Non, ce n'est pas la question. Mais le fait que je l'aie posée. Je suppose qu'il n'y a pas grand monde pour évoquer son passé. Mais vu là d'où je viens, je ne suis pas du genre à m'imposer ce style de tabou. Il se laisse légèrement aller dans son fauteuil, les mains croisées derrière la nuque, étend ses longues jambes, fixe son regard vers le plafond : "C'est difficile à dire, quand on ne connaît rien d'autre. Tout ce que je peux dire, c'est qu'on ne nous laissait jamais inoccupés. Il y avait toujours quelqu'un pour nous surveiller, pour examiner tout ce que nous faisions et comment nous le faisions, pour mesurer nos facultés et vérifier que nous demeurions psychologiquement stables. Tout concept de vie privée et de solitude nous était inconnu." Il marque une pause, avant de remarquer : "C’est peut-être pour cela que j’apprécie un peu de paix de temps à autres." Je peux tout à fait le comprendre. J’ai quasiment toujours vécu en communauté. Dortoirs, salles de formation, préaux, équipes de travail, rues un peu trop fréquentées… Mais on peut être seul parmi la multitude. Passé une certaine heure, plus personne n’est censé travailler dans les locaux. Les lumières baissent d’intensité, plongeant la pièce dans une douce pénombre, une ambiance qui porte aux confidences. C’est peut-être pour cela que je m’enhardis un peu : "Tu avais des amis ?" Encore une fois, un temps de silence. "Je suppose que oui, mais nous ne les appelions pas ainsi. Nos encadrants parlaient de sujets d’interaction préférentiels." Il se tourne légèrement vers moi : "Nous autres, ceux des derniers modèles, nous étions un peu plus jeunes que ceux des trois premiers modèles. La production des Mikâ’él, des Rafâ’él et des Gabre’él remontait à près de vingt ans, c’était un processus bien éprouvé. Par rapport à eux, nous étions très peu nombreux. Nous étions à peu près trois ou quatre par série à avoir survécu jusqu’à l’autonomie fonctionnelle. Tous les sujets ne sont pas viables à l’étape expérimentale ." J’ai peine à réprimer un frisson à l’écoute de ce jargon déshumanisé. Mais il n’y a aucune amertume dans la voix de Rag. Parfois un peu d’ironie, rien de plus. Après tout, employer un nom plutôt qu’un autre ne change pas grand chose à la réalité désignée, non ? Et puis, cela n’a pas dû durer trop longtemps. Cela fait presque vingt ans que la loi d’Émancipation est passée. Je risque une nouvelle question : "Tu te souviens de l’Émancipation, du Déconditionnement ?" Rag se met à rire. Ses dents blanches brillent dans son visage au teint doré : "Oh, oui, je me souviens du jour de l’Émancipation. Un agent de l’ICG est passé nous voir et nous a fait un beau discours. Il nous a expliqué que désormais, nous étions des individus, que nous avions les mêmes droits que les humains classiques. Nous n'avons pas tout compris... Nous avons pensé que c'était un autre type de test mais nous n'arrivions pas à comprendre ce qu'on attendait de nous." C'est normal. Ils étaient si jeunes. Et conditionnés pour remplir au mieux leur future fonction. "Mais... Après ? Votre vie a changé ? Un peu quand même, non ? A cause du Déconditionnement..." Cette fois, il rit pour de bon. Le cynisme est clair. "Quel déconditionnement ?" Ma gorge se serre un peu. J'avais imaginé que l'Émancipation avait été un grand moment pour lui et ses semblables. Qu'on les avait placés dans des foyers d'accueil. Ou qu'on leur avait appris à se conduire en êtres humains. A mon expression confuse, il élabore : " Il a été conclu que le gouvernement avait tant dépensé dans notre conception qu’il serait tout à fait normal que nous travaillions pour lui et qu’une partie de nos gains aille dans la couverture des frais occasionnés. Et pour cela, nous devions poursuivre la formation qu'on avait commencé à nous donner, dans les mêmes conditions pour ne pas nous déstabiliser." Rien de nouveau sous le soleil. Je baisse les yeux, regardant le revêtement velouté du sol : "Je vois… Un peu comme pour les laissés pour compte et... les orphelins des planètes dépotoirs... - Oh, non, proteste Rag. Nous, nous avons été chanceux. Nous étions si précieux et coûteux que le gouvernement était aux petits soins pour nous. Et puis, ils ne désespéraient pas de voir la loi d’Émancipation assouplie… Voire abrogée. Nous n'étions pas de la chair à canon produite en masse, comme les Spartans, les Remparts ou les Bearskins, mais les futurs protecteurs du genre humain." Ce dernier qualificatif, bien sûr, est prononcé avec une ironie flagrante. "Nous séparer ou changer radicalement notre univers nous aurait trop perturbés. Dans le fond, c'était peut-être mieux." Au moins, j'aurai appris une chose sur Rag, ce soir. C'est un type lucide, mais il n'est pas du genre à noircir a posteriori ce qu'il a pu vivre, pour des raisons de principes. Cependant, vu ce qu'il me raconte, j'ai du mal à comprendre comment il a pu devenir si... humain. Pour ma part, j'ai un peu le noir. On nous présente toujours l'Émancipation comme un évènement majeur de l'histoire proche. Grâce à la loi du 16 mai 2336, l'État et les Consortiums ont cessé de produire des êtres génétiquement modifiés et de les employer comme des outils ou des marchandises. Les Genhum ont les mêmes droits civiques que le reste de la population. Mais soudain, tout cela me semble un peu vide de sens. "Alors... L'Émancipation n'a rien changé pour toi ?" Rag décroise ses doigts de derrière sa nuque et se penche légèrement en avant, dans une position reflétant la mienne. Ses yeux baissés brillent étrangement. "Oh... si." Ses paroles contiennent le reflet d'un émerveillement passé. "Mais tu as dit que... " Ses yeux reviennent me fixer et le sourire qui éclaire son visage ne contient aucune part d'ombre. Sa voix de baryton vibre dans le vaste espace du bureau, semblant en dissiper l'obscurité : " On nous a donné un nom." FIN
- PETIT GLOSSAIRE - Comptech : (familier) Technicien de haut niveau dans le domaine informatique, souvent équipé d'une interface cybernétique humain/machine (ICHM). Soffies : (familier) Surnom des Forces Spéciales de l'ISO (ou ISOSF). L'ISO ou Interworld Security Office est une agence gouvernementale indépendante, de structure paramilitaire, chargée de lutter contre la corruption au sein de l'Interworld Central Government et des consortiums associées à des projets gouvernementaux. Réseau multidoc : Bibliothèque publique en ligne ; l'essentiel est gratuit. On peut accéder à des documents plus spécialisés moyennant un abonnement modique. Tesseko : Baie originaire de la planète Gaïa, contenant un stimulant léger. Une fois torréfiée, elle peut être employée comme le café, mais son goût et plus doux et parfumé. Gencon : (familier) Être dont le génome a été recréé à partir de gènes humains. Archange : Type de soldats d'élite gencon, considérés comme une réussite ultime de l'optimisation du génome humain. En fonction de leur spécialisation, les Archanges sont répartis par grandes catégories qui portent chacune un nom d'Archange mythique comme Mikâ’él, Gabre’él, Rafâ’él, ‘Urâ’él, Râgu’él, Sari'él... Ragobat : Petit animal à fourrure de la planète Permafrost. O'n'S : (familier) Pour "Ovule et spermatozoïde", désigne les humains nés dans des conditions naturelles. Mikâ’él, Rafâ’él, Gabre’él : Premiers modèles d'Archanges conçus : les Mikâ'él sont plutôt des guerriers, les Rafâ'él, des éléments d'intervention et de secours, les Gabre'él des agents de renseignement. Spartans : Type de soldats clonés, prévu pour les actions de commando. Les Spartans étaient produits par naissains, un ensemble d'individus né d'un "modèle" de base. Remparts : Type de soldats clonés, prévu pour les lignes de front. Bearskins : Type de commandos genmod, dédiés aux interventions "musclées". Genhum : (familier) Être humain dont le génome a été construit ou modifié, comme les gencon, les genmod et les clones.
Date de création : 18/03/2010 @ 20:25 Réactions à cet article
| Préférences
Se reconnecter --- 12 membres
( personne )
Lettre d'information
Recherche
|
Concept
L'Intermonde


visiteurs
visiteurs en ligne


12 membres
Haut