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Episode pilote - 1re partie - Loin des cieux - 09
Marina, Astroport de Vancouver - Poste de contrôle, planète Terre, 20 mai 2356
"Garret Pryce... Né à New York, le 31 mai 2336..." Déchiffra le garde de sécurité de l'astroport sur le passe qu'il examinait. "Ce n'est pas la peine de me faire la lecture, lança insolemment le jeune homme en face de lui. Je connais tout ça." Le garde introduisit la carte dans son lecteur, observa le contenu sur l'écran puis la désengagea et la retourna encore deux ou trois fois. Enfin, il leva un regard brûlant de mépris sur le garçon. "Si j'étais toi, je ne pousserais pas ma chance, runner, siffla-t-il. Un de ces jours, on aura à nouveau le droit de faire des rafles. Et là, tu ne feras plus le fier..." Le jeune homme se contenta de lui lancer un regard profondément ennuyé sous ses cils baissés, lourdement chargés, comme sa courte chevelure, de cosmétique argenté. Des lentilles réfléchissantes transformaient ses yeux en d'inquiétant miroirs. Avec les implants de synthéchair métallique qui épousaient ses pommettes et redescendaient le long de ses joues pour encadrer ses lèvres teintes en noir, il semblait à peine humain. Le garde en avait vu d'autres : les runners prenaient un soin tout particulier à adopter une apparence aussi offensante que possible pour les honnêtes citoyens. "De toute façon, on te retrouvera crevé au fond d'un container bien avant, peut-être même avant tes vingt ans", poursuivit le garde avec hargne. Il lança le passe au visage du jeune trafiquant, qui l'attrapa habilement avant de lui adresser un sourire d'autant plus carnassier que ses canines avaient été recouvertes de jaquettes d'acier en forme de crocs. "Vous êtes tellement aimable... Je me souviendrai de vous", susurra le runner en rangeant la carte dans une poche intérieure de son long manteau noir, dont quasiment toute la surface avait été recouverte d'arabesques de fils électriques et de câblages. Il pivota sur les talons surélevés de ses bottes plaquées de fragments de métal et se dirigea vers les quais. "Comme si tu me faisais peur, maugréa le garde. Saleté de vermine..." ♦ ♦ ♦
Marina, Astroport de Vancouver, planète Terre, 20 mai 2356
En quittant le poste de sécurité, Garry ne put réprimer un petit rire. Le garde aurait pu essayer toutes les vérifications possible, il n'aurait trouvé aucune fraude détectable. Il avait un vieux compte à régler avec les brutes décérébrées que les astroports chargeaient d'assurer un semblant de sécurité. Quelque chose à voir avec un pistolet déchargé presque à bout portant sur sa poitrine, trois ans plus tôt, à la suite d'une rafle qui avait mal tourné. Il stoppa net, ferma les yeux et prit une grande inspiration, tentant de bannir ce souvenir oppressant de sa mémoire – du moins à courte échéance. Même le fait de savoir que la garde en question avait eu des ennuis – de gros ennuis – qui avaient prématurément mis un terme définitif à sa carrière n'était pas particulièrement réconfortant. A cette époque, il n'était encore qu'un rat de caisse, un de ces gamins laissés pour compte qui survivaient de chapardage et d'expédients dans les astroports. Le plupart des rats de caisse n'atteignaient pas l'âge de la majorité. Le taux de survie pour les runners n'était pas meilleur. Il ne se passait pas un jour sans que le corps d'un des jeunes trafiquants qui hantaient Marina ne soit retrouvé derrière un hangar ou dans les eaux de la baie. La police de Vancouver n'enquêtait même plus et pour la sécurité de l'astroport, chaque cadavre de runner … ou de rat de caisse était un problème en moins. Personne n'avait envie d'interférer avec un système qui profitait à pas mal de monde à tous les niveaux, sauf le plus bas, bien entendu. Une fois passé le poste de sécurité, Garry se dirigea vers la zone des entrepôts, ou plus précisément vers le quartier qui s'était développé de façon désordonnée à l'arrière des hautes structures métalliques plaquées de plastacier. Une véritable ville, avec ses chambres miteuses, ses bars crasseux, ses plaisirs d'un goût douteux. Les autorités de Marina laissaient faire, sur le conseil insistant de la ville de Vancouver qui préférait voir la population remuante des travlers et la faune qui gravitait autour des activités spatiales confinées dans le périmètre de l'astroport. Dans les ruelles encombrées de marchandises trafiquées entreposées en vrac, sous les assauts répétés des petits contrebandiers qui proposaient sous le manteau le dernier implant d'amélioration cybernétique, la dernière montre à triangulation spatiale ou diverses substances censées vous envoyer au Septième ciel, les passants se bousculaient en un magma humain bigarré qui jacassait dans toutes les langues de l'Intramonde. Les travlers en combinaison spatiale, les runners à l'excentricité agressive, les rats de caisse et autres marginaux vêtus de bric et de broc, les prostitués mâles et femelles aux tenues provocantes, les hommes de mains et soldats de fortune aux épaules carrées et au regard froid, l'arme visible à la ceinture, en constituaient les éléments les plus identifiables. Pour le reste, on ne pouvait que supposer. Garry travaillait en indépendant et grâce à quelques contacts dont il s'était attiré les bonnes grâces, il possédait un territoire déterminé : un véritable exploit en moins d'un an de métier. Il se devait de le partager avec quelques "associés", mais personne, y compris parmi les plus dangereux commanditaires, ne pouvait remettre en question sa présence ni son activité. Les presque vingt ans consignés sur des pièces d'identités d'une rare authenticité renforçait son sérieux : un runner qui avait vu passer son dix-huitième anniversaire faisait figure de sujet prometteur, qu'il était préférable de courtiser plutôt qu'éliminer, du moins tant qu'il restait à sa place. Ce "territoire" n'avait rien de bien impressionnant : un bar mal famé, un couple d'entrepôts et les rues adjacentes, mais l'activité y était florissante. L'escadron de prostitués des deux sexes qui tenaient résidence devant la place en témoignait. Le jeune homme salua la compagnie bigarrée d'un geste et d'un sourire qui furent chaleureusement payés de retour. Malgré les cosmétiques, les implants et les oripeaux d'un goût spécial, Garry se démarquait de la plupart des runners par ses talents d'élocutions, sa silhouette mince et l'élégance de ses gestes. Mais Garry ne se départait pas de sa prudence : être trop populaire ne constituait pas forcément un avantage dans ces milieux interlopes, dans lesquels il n'entretenait aucune relation au delà d'une cordialité de façade étayée par quelques services mineurs. Le bar, qui répondait à la raison sociale de Blue Cosmos, n'était qu'un vaste mobilum de préfabriqué dont l'intérieur avait été "amélioré" par des placages de métal riveté et l'adjonction de fibres lumineuses aux nuances outremer, en arabesques plus ou moins heureuses. Les tables circulaires et les tabourets étaient suspendus au plafond par des câbles à rigidité contrôlable, qui permettaient de les remonter quand un peu plus d'espace était souhaitable. Les véritables consommateurs occupaient habituellement les abords d'un bar semi-circulaire. Ceux qui choisissaient de s'asseoir autour des tables employaient le Blue Cosmos comme "bureau professionnel". Garry s'affala à sa place habituelle, dans un coin noyé d'ombre ; seuls les reflets bleutés jouant sur les cosmétiques et les implants trahissaient sa présence. Ses doigts effleurèrent les commandes sur l'accoudoir, relâchant une partie de la tension des câbles et imprimant au siège un léger balancement, tandis que son regard s'attardait sur les autres clients : à la table juste à sa droite, était assise une jeune femme dont les courbes étaient à peine suggérées sous une ample tunique d'un tissus arachnéen. Un tatouage noir encerclait son œil droit, se poursuivant en longues mèches sombres au milieu de sa crinière pâle. Dans son visage mat aux traits sensuels, des iris presque incolores prêtaient à son regard une intensité macabre. Un peu trop âgée pour une runner. Bien trop discrète pour une prostituée. Il choisit de ne pas la provoquer et d'observer discrètement ses agissements. Il en était autrement du garçon aux cheveux bleus, à la face osseuse et tatouée de méandres dont les yeux fuyaient de tous côtés. Assis précairement sur le rebord d'une chaise réglée trop haut, les jambes dans le vide, il se tenait recroquevillé dans ses habits métallisés, le corps agité de tics qui témoignaient d'une grande nervosité ou d'une importante concentration de drogues dans son sang. Quinze, seize ans peut-être. Un futur cadavre, songea Garry en secouant tristement la tête. Il pianota sur la surface de la table de ses ongles couverts de griffes de métal argenté, poussa un soupir et se leva lentement pour aller trouver l'intrus. Percevant un mouvement à la périphérie de sa vision, le garçon se tourna vers Pryce et prit une brusque inspiration à la vue de son concurrent. Notant l'assurance et l'autorité qui imprégnait chacun de ses gestes, il sauta sur ses pieds en esquissant un salut de la tête. Garry croisa les bras et lui répondit par son sourire le plus charmant. Et le plus menaçant aussi. Le charisme du jeune homme pouvait prendre un tour étrangement inquiétant quand il fermait à demi-les yeux et relevait très légèrement la lèvre sur ses crocs argentés. "Je... J'savais pas que c'était ton territoire, mec ! Lança le garçon d'une voix haut perché. Pas besoin d'un associé ? - Désolé, l'ami, répliqua Garry sans hausser la voix. - Bien, bien... Fit l'autre en levant les deux mains. J'y vais. Mais si t'a besoin de quelqu'un, mec, j'm'appelle Cardan. Tu t'souviendras ? - Non, répondit Pryce avec la même douceur. Parce qu'il vaut mieux pour toi que je ne m'en souvienne pas. Que j'oublie que tu te trouvais dans la "boutique" de Garret Pryce. Compris ?" Le visage juvénile pâlit sous ses tatouages et le corps amaigri se voûta. Le gamin enfouit ses mains dans ses poches. Après un dernier regard fébrile vers Pryce, il se dirigea vers la porte en traînant des pieds. Garry baissa la tête en soupirant : le petit n'était qu'un rat de caisse qui s'efforçait de passer à l'échelon supérieur. Il ne risquait pas de lui faire de la concurrence, mais sa crédibilité était en jeu : jamais un runner ne laissait un autre runner traîner sur son territoire sans arrangement préalable, à moins d'être un faible, un lâche ou un inconscient. Mais contrairement à ses allégations, Garry se souviendrait de son nom. La femme avait observé l'échange et ses yeux transparents demeuraient fermement fixés sur Pryce. Il se réinstalla confortablement, en feignant de ne pas y préter attention : cette fille était sans doute une intermédiaire, occupée à se faire un jugement sur celui avec qui elle devrait traiter. Si elle avait besoin de lui, elle ferait le premier pas. Il observa un moment la clientèle appuyée au bar : essentiellement des travlers, quelques uns d'entre eux en galante – et payante – compagnie. Rien d'inhabituel. Détendu et désinvolte, il passa la main sur la surface de la table, éveillant l'écran tactile de commande et carressa d'une griffe argentée l'image d'une petite bouteille de liqueur d'un vert fluorescent, un peu au dessus de ses moyens, mais personne ne pouvait le sermonner sur la dépense excessive ou le choix d'un alcool aussi fort. Le jeune homme connaissait ses limites – ou plutôt, son absence de limites. Le jour où Garret Pryce succomberait à une cuite n'était pas arrivé. Il passa sa carte de crédit au dessus du capteur ; dans la minute qui suivit, le flacon accompagné d'un verre à pied dépoli descendirent du plafond dans une petite nacelle de fibres fluorescentes. Garry tendit vers la bouteille une main couverte jusqu'aux premières phalanges d'une mitaine noire de syntheskin, mais son geste fut intercepté par une poigne vigoureuse dans un gant de cuir noir. Penchée vers lui, la fille aux cheveux rayés l'observait d'un oeil calculateur : "Tu ne te refuses rien, runner boy..." Une voix grave, vibrante, un peu trop froide cependant pour dévoiler quoique ce soit de l'être humain qui s'exprimait à travers elle. "je sais à quoi je peux prétendre", répliqua-t-il, levant vers elle son sourire le plus charmant, dont il avait gommé toute menace... en laissant juste... un avertissement. La fille lâcha son poignet et s'installa en face de lui, une longue jambe bottée croisée par dessus l'autre. Garry pencha légèrement la tête sur le côté, le regard interrogateur : "Veux-tu que je t'offre la même chose ? Je n'aime pas être le seul à boire à une table. - Tu peux m'offrir à boire, mais ce sera mon choix. - Comme tu le désires, murmura-t-il en faisant sauter la capsule de la bouteille. Il versa le contenu dans le verre, dont le matériau spécialement traité maintenait une température adéquate à la dégustation du précieux liquide. La jeune femme ôta un de ses gants, laissant apparaître une main déliée mais vigoureuse et caressa presque sensuellement la surface de la table. Garry lui tendit sa carte de crédit, pincée entre son index et son majeur. La jeune femme la saisit, tout en lui lançant un regard scrutateur entre ses épais cils noirs : "Un peu trop confiant, runner boy..." Garry laissa couler dans sa bouche quelques gouttes de liqueur, se perdant dans la brûlure de l'alcool et les intenses parfums qui s'en dégageaient. Les yeux mi-clos, il les savoura avant d'esquisser un léger sourire : "J'ai peut-être les moyens de l'être." D'un habile mouvement, elle fit glissa la carte vers lui : "On m'appelle Meilany. - Garret Pryce", offrit-il en retour. En rangeant sa carte, il ne put s'empêcher de penser à l'étrange expression qu'elle avait employée pour se présenter. Il l'observa attentivement, notant la structure symétrique de son visage et de son corps, la vigueur dissimimulée sous l'économie de gestes, le contrôle musculaire parfait. Il avait toujours eu l'oeil pour les reconnaître, un talent inné plutôt utile dans l'univers des dockcities. Une gencon. Plus précisément, une Penthesilea. Un modèle à succès de garde du corps féminin, une machine à tuer accomplie. Probablement plus de vingt ans. Donc légale. "Bien. Puisque nous avons fait connaissance, passons aux choses sérieuses, déclara-t-il sur son ton d'homme d'affaire. De quoi as-tu besoin ?" Meilany se recula légèrement dans le siège et regarda descendre la nacelle qui lui livrait sa commande : une boisson de grande consommation, à peine alcoolisée. "On dit que tu couvres un vaste domaine. Qu'as-tu à proposer ? - Offre ou demande ? - Commence par l'offre, nous verrons après." Juste pour son agrément personnel, il la regarda saisir son verre et presser ses lèvres charnues contre le rebord de plystal scintillant. Il se demanda confusément si les modifications de son génôme avait laissé intactes ses capacités... relationnelles. Réprimant un sourire d'auto-dérision, il se morigéna en silence : il devait rester fidèle à ses principes de prudence. De toute façon, même si elle était capable d'éprouver de l'attirance pour quelqu'un, ce n'était sans doute pas pour des runners à peine sorti de l'adolescence. "Je suis en contact avec de bonnes filières pour les profils. Satisfaction garantie. Je donne aussi dans les bijoux, mais pas dans les élixirs : les commanditaires forcent un peu trop souvent leurs runners à les expérimenter. Et ce n'est pas mon truc." Faux papiers, implants technologiques... Pas de drogues. Un champ standard et, selon toute apparence, parfaitement maîtrisé. Meilany recueillit du bout de la langue une goutte sucrée qui perlait sur sa lèvre supérieure et esquissa une légère moue : "On m'a parlé d'un domaine un peu moins... conventionnel. - Du style ?" Elle lui confronta une expression prédatrice : "C'est à toi de me le dire." Il lui adressa un sourire mystérieux et prit le temps de déguster une nouvelle gorgée de liqueur, avant de poursuivre : "Seulement pour les clients sérieux, misser..." La jeune femme fronça les sourcils et reposa son verre un peu trop brusquement, envoyant quelques gouttelettes consteller la surface lisse de la table. "Et comment en juges-tu, runner boy ? Demanda-t-elle, sarcastique. - C'est à toi de me le dire", répliqua-t-il, lui renvoyant, non sans arrogance, ses propres paroles. Les traits de Meilany se durcirent. Prestement, elle tira de sa ceinture une carte magnétique qu'elle fit glisser en direction du jeune homme. Garry sortit son décodeur dédié, y introduisit le carré de plastique et observa attentivement les données qui s'y déroulaient. Au bout de quelques minute, il releva la tête, esquissa un léger hochement de tête et entra la code qui l'affiliait "officiellement" au commanditaire. Il rangea son décodeur, restitua la carte à Meilany et se pencha en avant, les coudes appuyés sur la table, les mains jointes : "Pour les amis, fit-il du ton de la confidence, je peux fournir ou rechercher des bestioles... et des hélices. HSS... bien entendu." Le trafic de nanomachines présentait surtout des problèmes d'offre et de demandes : elles étaient rares sur le marché. Mais celui d'échantillons génétiques dérivés d'homo sapiens sapiens représentait le domaine le plus complexe et le plus dangereux auquel un runner pouvait s'attaquer. "Attention, poursuivit-il, je ne parle pas d'échantillons de sang ou de peau volés et mal préservés. Je parle de matériel authentique. Prélevé et préparé dans les règles de l'art. Certains de mes commanditaires sont prêts à des... échanges de bons procédés." Le jeune femme l'écouta en silence, les yeux légèrement baissés, le visage inexpressif. Garry se demande si elle ressentait de la révolte ou de la colère à voir ses semblables considérés comme de la vulgaire marchandise. Si c'était le cas, soit elle n'y portait pas la moindre espèce d'importance, soit elle se contrôlait parfaitement. De toute façon, un commendataire aussi sérieux n'aurait jamais couru le risque d'envoyer un intermédiaire à la sensibilité exacerbée. "Les infos ont leur prix également. L'un d'entre eux recherche plusieurs types de modèles achevés. Et en propose d'autres en échange. Tes patrons seraient intéressés ? S'ils ont quelques bons tuyaux, ils sont les bienvenus également. - Ça dépend quoi. Que cherche-t-il ? - De quoi faire un petit commando privé, avec une base polyvalente. Spartans. Eventuellement Apaches ou Bearskins. En état de marche, si possible." Il grimaça légèrement : "Entre nous, pour les Bearskins, je peux comprendre. Il ont un côté... "brute" assez fascinant. Comme les Apaches avec leur discrétion légendaire. Mais les Spartans..." Il secoua la tête, condescendant : "Une bande de clones, à peine sélectionnés. Même pas améliorés. Leur seule qualité, c'est d'être ordinaires !" Il s'affala un peu plus dans la siège et dégusta une nouvelle gorgée de liqueur, réprimant un sourire de satisfaction en voyant les yeux incolores de Meilany dévoiler le mépris intrinsèque que les gencom éprouvaient souvent pour les genhum moins "perfectionnés". Le procédé n'avait rien de bien glorieux, mais quand on était dans les affaires, il fallait savoir exploiter chaque faiblesse de l'adversaire. "Remarque, poursuivit-il sur le ton de la conversation, c'est ce que veux mon commanditaire. Une bande de gars passe-partout, capables de travailler ensemble efficacement. Rien d'exotique." La jeune femme haussa les épaules : "Si c'est ce qu'il veut. Un naissain particulier ?" Garry prit quelques secondes de réflexion en faisant tinter ses griffes sur le rebord de la table : "Hum... Autant que je me souvienne, il a déjà un Polydore, un Cleomene et deux Agesilas. Les Spartans de naissains différents ne fonctionnent pas très bien ensemble. S'il pouvait compléter en Agesilas..." Il haussa un sourcil interrogateur ; Meilany ne releva pas immédiatement la question intrinsèque. Elle prit une longue gorgée de liquide doré avant de répondre enfin : "Nous n'avons pas ça en stock, actuellement. Du moins, pas en état fonctionnel. Cependant, j'ai cru comprendre que toute piste valable pouvait avoir de la valeur... - Tout renseignement sera bien sûr rétribué... Ne serait-ce qu'en faveurs entre amis, répliqua le jeune homme avec un sourire affable. Et même si mon commanditaire ne suit pas, ce sera à titre personnel." Le verre de plystal encore à hauteur de son visage, la jeune femme hocha gravement la tête : "Quelqu'un cherchait ce style d'article récemment. Nous n'avons pas pu assurer, mais il nous a fait savoir qu'il avait trouvé un fournisseur." Un sourire froid étira ses lèvres : "Avec un peu de... chance, mon patron se souviendra du nom de ce client. Nous te contacterons de nouveau. Seulement... je me suis laissée dire que tu te faisais rare au Blue Cosmos." Il haussa les épaules : "Je suis parfois obligé de bouger. A cause des affaires. Mais j'ai les moyens de vous joindre..." Il tapa sur la poche de son manteau où il avait enfoui la carte magnétique : "... En toute discrétion, cela va de soi !" Il lui adressa son sourire le plus urbain, auquel elle répondit par un regard d'une absolue froideur. Elle draina le fond de son verre et le posa brusquement sur la table, indiquant que l'entretien était terminé, d'une façon aussi efficace que si elle avait coupé une liaison de com. "Bien. Prends garde à toi, runner boy." Plus une menace qu'une recommandation, entre les lèvres de la gencon. Elle décroisa lentement les jambes et se leva gracieusement, lissa son ample tunique noire et avec une infime signe de tête en guise de salut, pivota vers la sortie. Garry la regarda s'éloigner d'une démarche aussi gracieuse et puissante que celle d'un grand fauve. Malgré son port de reine, elle n'était qu'un outil pour ses employeurs. Une esclave. Il ne put refouler un sentiment de pitié : en dépit de la précarité et du danger constant qui menaçait de mettre fin prématurément à son existence, il possédait au moins l'avantage de la liberté. Le jeune homme ferma les yeux et se détendit, se laissant aller dans le léger balancement du fauteuil. Il avait eu de la chance. Beaucoup de chance. Cependant, il ne pouvait réprimer la vague de nausée qui s'était emparé de lui. Il avala d'un trait le fond de son verre, espérant que l'alcool pourrait anesthésier, même brièvement, des états d'âme qu'il ne pouvait se permettre d'avoir. Son commanditaire avait placé en lui une confiance totale et si pour la conserver, il devait servir de pourvoyeur de chair humaine, il ne reculerait pas. (A suivre…)
![]() Date de création : 25/02/2010 @ 11:04 Réactions à cet article
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